Société

Quel sort pour la maison Busteed?

Par Pascal Alain, chroniqueur, graffici.ca
La maison Busteed n'est plus habitée depuis presque dix ans. Son état se détériore rapidement. Aucun projet précis n'est encore élaboré à Listuguj pour lui trouver une vocation.

La maison Busteed n'est plus habitée depuis presque dix ans. Son état se détériore rapidement. Aucun projet précis n'est encore élaboré à Listuguj pour lui trouver une vocation. Photo : Gilles Gagné

CARLETON-SUR-MER, mars 2019 -  Le sort de la plus vieille résidence de toute la Gaspésie, la maison Busteed à Pointe-à-la-Croix, a refait surface dans l’actualité ces jours derniers.

Construite vers 1800, le bâtiment, situé sur la route Bordeaux, s’avère un témoin matériel important de l’histoire de la Gaspésie. Cette valeur historique qu’on lui accorde ne fait cependant pas l’unanimité. En histoire, la vérité n’existe pas. Il existe plutôt des vérités. Tout dépend de celui qui regarde et d’où il regarde.

Quarante ans après la Conquête britannique de 1760, Thomas Busteed, un loyaliste d’origine irlandaise, construit une maison qui restera dans le même giron familial jusqu’en 2009. Cette année-là, William Busteed la vend au gouvernement du Canada, avec un terrain de 400 hectares,  pour une somme frôlant les 800 000 $. Le contenu de la maison, remplie d’antiquités de toutes sortes, est dispersé à tout vent. Ottawa décide de céder la maison Busteed au Conseil de bande de Listuguj, qui en est désormais le propriétaire.

En peu de temps, la maison et le bâtiment à l’arrière se détériorent passablement. Pour les passionnés du patrimoine, cette demeure doit absolument être conservée et mise en valeur. Mais pour la communauté mi’gmaq de Listuguj, cet engouement n’est pas partagé. Cela se comprend. Le peuple mi’gmaq occupait à l’origine toute la péninsule connue sous le nom de Gespe’gewa’gi, signifiant «Fin des terres». Après la conquête, après avoir occupé cette péninsule pendant des milliers d’années, ils sont contraints à vivre sur un territoire qui rapetisse à vue d’œil, puis condamnés à survivre sur des «réserves», fruit de l’application honteuse de la Loi sur les Indiens de 1876.

La maison Busteed, qui s’élève à proximité de la communauté mi’gmaq, représente le symbole d’un malaise pour les descendants des premiers groupes humains du Gespe’gewa’gi. Sa construction et les terres sur lesquelles ses propriétaires exerçaient leur souveraineté étaient contestées depuis longtemps par les autochtones. Des documents révèlent qu’au tournant des années 1900, certains propriétaires de lots avoisinant la réserve empiètent sur les terres des Mi’gmaq, en plus de s’approvisionner en bois sur leur territoire.

Malgré les demandes d’agir, l’État fait le mort. Au cours de l’histoire, les peuples autochtones ont goûté plusieurs fois à la médecine des Blancs. Pour les Mi’gmaq, la perte de leurs terres ancestrales ainsi que l’effritement de leur culture et de leur identité au fil des décennies démontrent que les différentes vagues de colonisation subies sont synonymes, pour eux, d’acculturation, d’assimilation et de pertes de repères. Un lent et nécessaire processus de guérison et de réconciliation s’impose.

Est-ce que cela doit pour autant se traduire par l’abandon ou la démolition de la maison Busteed, comme semble le souhaiter certains membres de la communauté mi’gmaq? J’ose espérer que non. Si on s’en remettait à cette même logique, les descendants de générations de Gaspésiens qui ont été exploités par les Robin et leurs successeurs auraient dû détruire tous les bâtiments et tous les symboles de la péninsule leur faisant référence, notamment ceux du banc de pêche de Paspébiac. Les bâtiments ont plutôt été conservés. Ils servent aujourd’hui à expliquer à qui veut bien l’entendre le système de domination implanté par Robin.

À Halifax, à l’hiver 2018, on a choisi de faire disparaître la statue du général britannique Edward Cornwallis suite à des pressions populaires parce que ce militaire avait notamment décrété qu’il offrirait une prime à quiconque lui ramènerait un scalp de Mi’gmaq. Pourquoi ne pas avoir plutôt ajouté une plaque qui racontait tout cela pour en faire une plate-forme pour une meilleure connaissance de l’histoire de nos sociétés? Quand on démolit ou qu’on déboulonne, on se donne tout au plus l’illusion de faire table rase du passé.

La mémoire et l’histoire ne grandissent pas dans l’effacement mais dans la connaissance partagée et diffusée. Il est possible de retourner des symboles tristes du passé, comme la maison Busteed pour les Autochtones, en les transformant en lieu de mémoire pour faire la lumière sur plusieurs vérités. Reste que les Blancs ont trop longtemps décidé à la place des peuples autochtones.

Pour la maison Busteed, la décision leur appartient désormais. Mais il n’est certainement pas interdit de réfléchir avec eux, au nom d’un avenir forcément lié de nos sociétés.

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